La formation professionnelle, 8 ans après la loi "avenir professionnel" : bilan et trajectoire

Publié le 19 juillet 2026 à 10:00

Le 5 septembre 2018, la loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » posait les fondations d'un nouveau système : un CPF monétisé, une gouvernance confiée à France compétences, des OPCO recentrés sur le conseil, une VAE simplifiée.
Huit ans plus tard, le dispositif a rencontré son public mais il traverse aujourd'hui une phase de resserrement budgétaire qui en redessine les usages.
Retour sur une réforme entrée dans une nouvelle séquence.

Une rupture assumée : d'un droit théorique à un droit mobilisable

Avant 2018, le compte personnel de formation existait déjà, mais restait largement virtuel : crédité en heures, peu lisible, rarement mobilisé sans l'intermédiation de l'employeur ou d'un conseiller. La loi Avenir professionnel a changé la logique sur trois points structurants.

La monétisation du CPF
Chaque actif capitalise désormais des droits en euros, mobilisables directement via l'application « Mon Compte Formation », sans validation préalable de l'employeur.
Cette autonomisation a eu un effet immédiat sur les usages tel que le nombre de dossiers validés est passé d'environ 500 000 par an avant la réforme à plus de deux millions dès 2021.

Une gouvernance unifiée
France compétences, née de la fusion de plusieurs instances, centralise désormais le financement et la régulation de la formation professionnelle et de l'apprentissage.
Les OPCA, souvent critiqués pour leur rôle de payeurs peu regardants, sont remplacés par onze OPCO recentrés sur l'appui aux branches et le conseil aux TPE-PME.

Une VAE et un conseil en évolution professionnelle repensés

La loi simplifie l'accès à la VAE et généralise le conseil en évolution professionnelle (CEP), gratuit et ouvert à tous les actifs, pour accompagner les transitions.

Le tout s'accompagne d'une réforme parallèle de l'apprentissage et le financement « au contrat », ouverte jusqu'à 30 ans avec un rôle renforcé des branches qui a nettement dynamisé les entrées en alternance.

Ce que le bilan officiel retient

Le rapport d'évaluation de l'Assemblée nationale, publié plus de trois ans après l'adoption de la loi, dresse un constat contrasté. Le CPF est jugé plus accessible et a rencontré son public, preuve que l'objectif de démocratisation a été atteint.
Mais cette réussite quantitative a un revers : la Cour des comptes alertait dès 2023 sur une trajectoire de dépenses jugée insoutenable. Le CPF ayant représenté près de 2,8 milliards d'euros engagés en 2021.

Le financement de l'apprentissage au coût-contrat est également salué comme une réussite de décentralisation et de régulation, tout en appelant des ajustements. Sur le volet gouvernance, le rapport pointe des tensions persistantes entre l'État et les partenaires sociaux, notamment autour du pilotage de l'assurance chômage, également réformée par le même texte.

2024-2026 : la séquence du resserrement budgétaire

C'est sur ce terrain financier que se joue l'actualité la plus récente.
Le déséquilibre structurel de France compétences, un système porté par le succès du CPF mais dont le coût a explosé plus vite que prévu et a déclenché depuis 2024 une série de mesures de régulation :

-Le reste à charge (participation financière obligatoire), instauré en mai 2024, a été relevé chaque année : 100 € en 2024, 102,23 € en 2025, 103,20 € en 2026.
-La loi de finances pour 2026 (loi n° 2026-103 du 19 février 2026) et son décret d'application du 24 février 2026 plafonnent désormais la prise en charge de certaines formations par le CPF : 1 500 € pour les certifications du répertoire spécifique, 1 600 € pour les bilans de compétences, tandis que les formations menant à une certification du RNCP restent sans plafond.
-La période de reconversion, créée par la loi du 24 octobre 2025, remplace le dispositif Pro-A et se voit désormais financée principalement par les OPCO, avec une prise en charge moyenne de 5 000 € par parcours.
-Le budget 2026 de France compétences prévoit environ 12 milliards d'euros de dépenses, en repli d'1,4 milliard par rapport à 2025, l'alternance étant le principal poste d'ajustement.
-Les OPCO entrent dans une phase de renégociation de leurs conventions d'objectifs et de moyens avec l'État pour 2026-2028, sur fond de pistes de mutualisation et, pour certains observateurs, d'interrogations sur l'avenir du paritarisme de gestion.

Dans le même mouvement, l'exigence qualité se durcit et le contrôle de la certification Qualiopi est renforcé. Le plan interministériel de lutte contre la fraude au CPF est lancé en 2025, resserrant les critères d'enregistrement des certifications professionnelles.

Enjeux et perspectives

Trois tensions structurent la période qui s'ouvre.

1-Universalité du droit versus soutenabilité financière.
Le pari initial de 2018, un droit individuel largement ouvert, a produit son propre paradoxe.
Plus le dispositif est utilisé, plus il coûte, et plus il appelle un encadrement qui restreint mécaniquement la liberté de choix qu'il devait garantir.
Le déplacement du CPF vers les formations certifiantes du RNCP, au détriment de certaines formations courtes ou de loisir déguisé, traduit cet arbitrage.

2-Qualité versus accessibilité de l'offre.
Le renforcement de Qualiopi et la lutte contre la fraude visent à assainir un marché de la formation qui s'est fortement développé depuis 2018, parfois au détriment de la qualité pédagogique.
Mais des évolutions récentes telles que le régime allégé du numéro de déclaration d'activité pour les micro-entrepreneurs et la suppression de certains agréments préfectoraux élargissent paradoxalement l'accès au marché. Rendant ainsi l'offre plus dense et plus difficile à décrypter pour les entreprises et les CSE.

3-Recentralisation implicite versus ancrage territorial.
Les pistes évoquées par l'IGAS comme le transfert de la gestion des contrats d'apprentissage des OPCO vers l'Agence de services et de paiements qui permet la réduction des frais de gestion, dessinent un mouvement de rationalisation qui questionne la place des Régions et des branches dans le pilotage territorial de la formation, alors que la loi de 2018 avait cherché à clarifier les compétences de chacun.

Pour les acteurs de terrain, les organismes de formation, services RH, professionnels de l'accompagnement VAE, la période appelle une vigilance accrue. Enfin, il s’agit de sécuriser la conformité Qualiopi, d’anticiper les nouveaux plafonds de prise en charge, et surtout de continuer à démontrer la valeur ajoutée réelle des parcours proposés, dans un système qui finance désormais la preuve d'utilité plus que le seul droit d'accès.

*Sources : Légifrance (loi n° 2018-771 du 5 septembre 2018), rapport d'évaluation de l'Assemblée nationale, vie-publique.fr, France compétences, Centre Inffo, Service-public.fr, Via Compétences.*